FORMATION

Plan Masse et sentiments

 

Vous voici en face d’un terrain plus ou moins vaste, d’une vue plus ou moins dégagée, d’un bâtiment généralement moderne, sans grand caractère,  de grillages, et de quelques végétaux  qui ne savent pas très bien pourquoi ils sont là.
On vous a dit, ou même vous l’avez entendu de vos propres oreilles,  que résidents et soignants de cette maison médicalisée, EHPAD, FAM, Hôpital, aimeraient avoir un coin pour jardiner, pour s’y tenir près des plantes, y recevoir leur famille.
On sait que vous êtes « dans le coup », que dessiner un jardin ne vous effraie pas, parce que vous en avez l’expérience ou que vous avez suivi des études vous permettant de vous dire « paysagiste » ou bien vous n’avez pas la moindre idée  de tout cela, et vous aimeriez bien savoir comment approcher la chose .On vous a dit qu’il fallait apprendre à lire un plan, le fameux « plan masse orienté » qui vous indique ou est le nord, quelles sont les superficies, l’implantation du bâtiment, les issues, les points d’eau, les chemins existant….
Oui  bien sûr. Mais  cela ne vous servira pas si vous n’avez pas la « vista », comme on le dit d’un joueur de foot, c’est à dire la vision de l’ensemble du jeu et la spontanéité de l’action tactique qui s’en suit. Avoir la vista d’un paysage, c’est se fondre dans un tableau fait de couleurs, de lumières et de pentes, avec un fort sentiment d’empathie pour ceux qui  demain seront ici, avec leurs cannes et leurs fauteuils roulants, leur âge et leurs habitudes, leurs souvenirs, leurs rêves . C’est le regarder avec leurs yeux, s’y asseoir avec leur corps.
Aucun rapport , aucune enquête chiffrée, aucun plan ne peut remplacer ce moment d’intense émotion ou un chemin qui serpente, quelque caisse de culture surélevées, une pergola abritée et une profusion de fleurs de toutes sortes  apparaissent, dans le halo d’un matin d’été.
Après,  il va falloir s’y mettre, arpenter chaque surface, imaginer la solution technique pour résoudre un problème de pente, de trop plein d’humidité du sol, de haie mal placée.
Pour cela  la lecture du plan masse va devenir obligatoire, quitte à amender votre projet, à changer la courbe d’un chemin l’implantation de la serre ou de la cabane.
Vous avez suivi une formation, vous avez les règles en tête, le vivant, la simplicité, l’intelligibilité du jardin. Vous connaissez les résidents, vous les avez rencontré, écouté. Des végétaux, vous en  avez  en tête, eux aussi choisis pour leur générosité, leur facilité de culture.
Le plan masse est ici comme l’échiquier de vos sentiments, la portée de vos émotions. Ce n’est pas lui qui dicte vos rêves : il permet simplement de les réaliser.

Colombes2

« Ou devons nous implanter notre jardin » ?
Encore une fois la question nous est posée par une sympathique équipe de soignants qui, prévoyants, déroulent sous nos yeux un plan masse.
Nous avons envie de botter en touche, comme on dit au rugby.
Il faut en effet se donner le temps de procéder ensemble à deux ou trois tests. D’abord l’épreuve du corps.
Comment se rendre a l’endroit que nous choisirons pour y faire notre jardin. Comment s’y déplacer ?Comment s’y tenir ? Comment s’y activer ?
Le mieux, c’est d’essayer. En fauteuil ou avec des béquilles, les yeux mi-clos , un bras bandé. On se fait  accompagner d’un ou deux résidents pour l’exercice. Ensemble, nous allons observer d’ou vient le vent, à quelle heure le soleil touche la parcelle et  quelle heure il s’en retire, quelle est l’ombre portée des bâtiments, éventuellement des arbres. Que voit on, mais aussi qu’entend on ? La route ? un parking ?les oiseaux ? Que sent on ? Les cuisines ?  la fumée d’une usine proche ?Une forêt ?
Plonger dans l’espace, avec tous ses sens. La loi du corps et la loi du cœur, l’empathie. Et aussi des heures à glander, à repérer le rendez vous des fumeurs, les détours qu’ils font pour éviter un obstacle, muret ou marche, ou se trouve le banc le plus fréquenté ?
Si vous n’appliquez pas la loi du corps, vous les verrez, plus tard, ces corps, déserter les jolis espaces que vous avez dessiné et contourner vos chemins piégeux.
Il est vrai qu’on ne nous facilite pas toujours la tâche. On n’incite peu à sortir en fermant les portes à clé ! Et l’on s’étonne qu’ils  ne fréquentent pas « le dehors », bien peu attirant au demeurant.
Sur le plan masse, enfin, on découvre que la petite pelouse qu’on veut bien nous céder cache une cuve à fioul dans ses entrailles, que la haie qui la borne cache un générateur ronronnant  ou toute autre surprise réservée par la loi des constructeurs, celle de l’occupation maximale de l’espace. L’habitude n’est pas encore venue chez nous de bâtir le dur en fonction du vivant, la maison en rapport avec le jardin, sa vision, ses odeurs.
Il va donc falloir faire avec ce qui nous reste et aménager avec intelligence ce qui nous est accordé. Non sans briser quelques tabous qui emprisonnent l’espace.
Cela se fait pas à pas. Ici on détruira un muret inopportun, on défoncera un béton trop dur aux pieds, on imaginera un emplacement ou ,ô sacrilège, une personne  lourdement handicapée peut jardiner à même le sol, en touchant la terre. Finalement nous serons aussi décidés que les plantes, aussi tenaces.
Gilles Clément l’a dit, le jardin est un territoire de résistance

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