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Le Paradis et le jardin qui soigne


 L’anthropologue Gregory Bateson, grand arpenteur du monde, nous propose sa réécriture de l’un des mythes fondateurs du monde occidental.

« Il était une fois un jardin. Sur son sol riche en humus poussaient en grande abondance et en équilibre parfait plusieurs centaines d’espèces, probablement des espèces subtropicales. Dans ce jardin vivaient deux anthropoïdes qui étaient plus intelligents que les autres animaux.

L’un des arbres du Jardin portait un fruit mais il était si haut que ces deux singes ne pouvaient l’atteindre. Ils se mirent alors à penser. Ce fut là leur erreur. Car ils se mirent à penser en fonction d’un but. »

De fil en aiguille, le singe mâle, qui s’appelait Adam, alla chercher une boite vide, la mit sous l’arbre et monta dessus. Mais il constata qu’il ne pouvait toujours pas atteindre son but. Il alla donc chercher une autre boite et la coinça sur la première. Il se hissa alors sur les deux boites superposées et, finalement, cueillit la pomme.

Adam et Eve devinrent ivres d’excitation. C’est donc comme cela qu’il fallait s’y prendre : vous faites un plan ABC et vous obtenez D

« Ils commencèrent alors à se spécialiser dans ce genre d’opérations planifiées, et, effectivement ils chassèrent ainsi hors du Jardin l’idée de leur propre nature systémique globale et celle de la nature systémique globale du Jardin. »

Pour la facilité du propos Bateson nous propose, si nous le voulons,  d’appeler ces forces systémiques Dieu.  Il poursuit « Une fois Dieu rejeté hors du jardin, ils se mirent sérieusement à travailler suivant leurs buts et, peu après, le sol superficiel, riche en humus, disparut. Après quoi plusieurs espèces de plantes devinrent de « mauvaises herbes » et certains animaux de véritables « fléaux ». Adam se rendit compte qu’il devenait de plus en plus dur de travailler la terre. Il devait maintenant gagner son pain à la sueur de son front et il dit « c’est un Dieu vengeur, je n’aurais jamais dû  manger cette pomme ? »

Puis ce furent les relations entre Adam et Eve qui se dégradèrent. Eve commença à éprouver du ressentiment à l’égard de ce qui touchait au sexe et à la reproduction.

« Chaque fois que des phénomènes plutôt essentiels intervenaient dans son mode de vie actuel, tout entier soumis à l’idée de but » nous dit Bateson, elle se souvenait de la vie plus vaste qui s’en était allée du Jardin ». Bref elle en vint, elle aussi, à imaginer un Dieu vengeur, et entendit même une voix qui lui disait « tu accoucheras dans la douleur » et « ton désir se portera sur ton mari et c’est lui qui dominera ».

Pour finir, Adam en vint à inventer tout un système complexe fondé sur la libre entreprise, dont Eve fût longtemps exclue du fait qu’elle était une femme. Il ne lui resta plus, comme exutoire, qu’à s’inscrire dans un club de bridge, ou elle pouvait dire pis que pendre de ses voisins et de son entourage. La seconde génération connut les mêmes déboires amoureux et familiaux. Caïn, l’entrepreneur eut l’impression que son frère Abel le jalousait et il le tua.

« Si l’on examine des exemples de situations réelles » conclut Bateson « ou la nature systémique du monde a été laissée pour compte au profit du but à atteindre, on peut y observer des conséquences assez analogues »

Que nous dit cette fable, en effet ? Que nous n’avons pas été chassés du Paradis mais que nous l’avons chassé de nous mêmes.

Ce qui n’est pas tout à fait la même chose, car il en reste peut-être quelques traces et qu’en somme, rien n’est vraiment perdu.

Serait il  donc possible de plaider pour un changement de paradigme concernant nos relations avec la terre et les plantes ?

La modernité du vivant

N’est il pas grand temps de rechercher des voies qui ne nous conduisent pas inexorablement à  penser comme des machines, à travailler comme des machines, à vivre comme des machines ? Non qu’elles soient inutiles, bien au contraire, mais  qu’on en évalue enfin les effets profonds, les archaïsmes, l’avidité qu’elles entrainent. « Je préfère pleurer à l’arrière d’une BMW plutôt que d’être heureuse sur un vélo, confiait récemment une jeune chinoise » à une caméra de télévision. On peut faire mieux comme alternative.

Regardons-nous. Nous qui sommes si fiers de nos deux pattes arrieres qui nous permettent de courir à travers le monde, de notre pouce opposable, qui nous aide à saisir tous les outils et toutes les armes que nous avons inventés, de notre regard aigu et de notre cerveau aux capacités infinies, nous ne savons plus ou trouver de l’énergie dont nous sommes si gourmands sinon en faisant exploser l’intimité de la matière.

Les plantes, ces simplettes, ont gardé le talent de croître et de subsister par le seul effet du soleil, de l’air et de l’eau, auxquels viennent s’ajouter un faible substrat minéral. Et nous devons toujours aller chercher notre survie dans l’éphémère trésor qu’elles ont su rassembler en les mangeant, ainsi que les cadavres de quelques animaux qui se sont nourris d’elles. Certes les maîtres taoïstes affirment qu’il est possible de se nourrir de souffle et de grands Yogis résument leur nourriture à un seul grain de riz. Leurs pratiques ne sont pas devenues notre loi ; sucres, addictions et obésité voici la trinité très peu saine de notre monde actuel. Mais si ce jardin qu’en définitive nous cultivons si mal recélait d’autres secrets. Une sorte de rendez-vous que nous nous obstinons à fuir et qui pourtant ne nous menace de rien ! Le plaisir, la mémoire, l’admiration, la sérénité l’équilibre, le soin le bien être et le bien mourir ne sont ils pas inscrits dans nos gènes autant que la vindicte ou la haine ?  Qui nous le rappelle sinon nos compagnons de route végétaux ?

Les grecs rassemblaient sous le nom d’eudémonisme les effets de cette rencontre entre notre génie personnel et le génie des lieux, des arbres et des êtres qui nous entourent  et le considéraient comme la clé du bonheur.

Aujourd’hui la science est un des facteurs de cet eudémonisme.

Tous ces neurobiologistes, médecins, chercheurs, botanistes qui avancent dans le sens d’une réconciliation plus que d’une exploitation, nous aident, par leurs visions et par leurs pratiques à jardiner le monde.

Ce sont les hommes de progrès des siècles à venir. Ils nous aident à rematérialiser le monde sans le déspiritualiser, ouvrent nos esprits et nos corps à de nouvelles alliances.

Le monde végétal est un consommateur d’énergie avisé, il sait faire beaucoup avec peu, un arbre immense et durable se forme avec de l’eau et du soleil et le capital ainsi accumulé peut à la fois porter des intérêts (fructification, hébergement d’autres organismes vivants) et conserver sa valeur (bois).

Le cycle de germination, floraison, fructification, reproduction est une approche d’un système vivant, qui semble fonctionner depuis des millions d’années. Ce système de reproduction et de développement semble indiquer une certaine ténacité, capable de générer des stratégies de survie, au moyen de mécanismes d’adaptation, qui vont au delà d’une simple dépendance à l’égard de leurs conditions environnementales. On peut nommer cela « système intelligent »

Animaux et humains, depuis leur apparition, entretiennent des interactions conscientes avec le monde végétal, André Haudricourt parlait de domestication des plantes cultivées. Ces interactions, non verbalisées, entrainent néanmoins des intentions, des gestes( on pourrait parler de soins) et des signaux qui constituent une forme de communication.

Cette communication, comme toutes les autres formes (propres au monde animal, par exemple, musicales, affectives etc…) peuvent avoir des effets bénéfiques sur la santé humaine. Aux effets biochimiques, alimentaires ou médicinaux, peuvent s’adjoindre des effets psychologiques ou comportementaux. Ces effets peuvent être générés, en dehors du monde « sauvage » par des pratiques complexes en des lieux déterminés, c’est le cas de l’horticulture. On pourrait, en jouant sur les mots, chercher ici une réconciliation entre des ennemies imaginaires.

La culture, en effet, loin de s’opposer à la nature peut être comprise à son sens premier, un culte que l’on rend, ou tout simplement un hommage, une offrande, un soin, dans l’espoir d’une coopération dont on jetterait ainsi les bases.

Opposer culture et nature est un contresens que nous avons coutume de faire ; les lois de l’évolution, sous l’effet d’un anthropocentrisme daté, ont inventé  comme règle dominante au sein du vivant la formule struggle for life, qui est loin de se vérifier dans de nombreux cas. De même que prêter a nos gènes un égoïsme structurel relève de la même vision dualiste. Loin d’être « suicidaire » le « gêne de altruisme » peut être l’habile gestionnaire d’un patrimoine commun, œcuménique, c’est à dire situé dans l’écoumène, fondé non plus sur le jeu à somme nulle  ou la logique du tiers exclu.

Si la découverte d’un médicament n’est pas une mauvaise nouvelle pour les plantes, qui mettent leur principe actif à la disposition de notre intelligence et de notre survie, qu’en est il de la découverte d’un herbicide ou de l’épandage de nos pollutions.

La question à se poser est aujourd’hui «  est ce bon pour la maison commune ? »

Une écologie qui, s’accrochant à l’anthropocentrisme hérité du passé, ne poserait pas comme hypothèse de principe l’unité du vivant se condamnerait elle même à reproduire les vieux schémas et  , en ne changeant pas notre regard sur le monde, nous ferait renoncer à toute idée de changer le monde

L’importance des petits gestes

L’apprentissage de cette approche (le bénéfice commun) ne se fait pas par un raisonnement abstrait ni par des lois contraignantes, mais par de petits gestes, des échanges de soin, des attentions vigilantes, bref une manière d’être présents au monde

L’hortithérapie est en ce sens une pédagogie pour l’avenir dont les résultats se conjuguent au présent.

à ce stade de notre réflexion, nous pouvons donc poser comme acceptables quatre hypothèses   fondatrices :

Les plantes font partie du vivant

Elles agissent et réagissent et font donc preuve d’intelligence

Il existe un système d’interaction et de communication au sein du vivant.

Cette communication, pourvu qu’on en respecte les règles de réciprocité, peut avoir un effet bénéfique immédiat sur la santé humaine.

C’est sur l’hypothèse de telles alliances que se fondent les prémisses de l’hortithérapie

 

 

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