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CE QUE NOUS AVONS APPRIS EN JARDINANT

 

Ce que nous avons appris en jardinant avec ceux qui souffrent

A en croire Haller, le « Théâtre d’Agriculture » d’Olivier de Serres (1531) qui demeure une bible pour le jardinier cultivé, est  « un grand et bel ouvrage sorti de la plume d’un homme qui parle d’après son expérience, qui aime les moyens simples et qui ne cherche pas des artifices dispendieux ». L’exemple est inspirant.

Sur quoi peut-on se fonder en effet lorsqu’on prétend généraliser la pratique d’une discipline nouvelle ?

D’abord sur l’expérience.

Expérience de ceux qui nous ont précédé, qui en ont tiré les leçons.

Elle peut être pour nous un guide et un réservoir d’idées.

Mais le milieu historique, culturel, social, national enfin dans lequel elle s’est développée demande que nous nous posions la question de leur adaptation.

Les lois et les règlements diffèrent, de même que les sources de financement et l’approche de la solidarité concernant la santé publique.

Toute expérience est également génératrice d’un savoir nouveau, d’une possibilité de conceptualiser pour transmettre et progresser.

Commençons par là.

La première évidence qui nous est apparue au cours des premières années de pratique avec les enfants souffrant de troubles envahissants du développement, sous la guidance bienveillante du Professeur Michel Basquin* et en complicité avec François Guillot, c’est que le jardin constituait à la fois un élément de lien et un élément de distance dans la communication entre malades et soignants.

D’ou ce concept de jardin médiateur, qui avait déjà été mis en pratique, sans être vraiment théorisé, dans l’expérience américaine.

 

Le jardin est un médiateur

 

La définition du Larousse dans ses éditions les plus ancienne proposait la médiation comme une entreprise destinée à produire un accord, une interposition – s’interposer sans imposer – un processus par lequel la pensée tirait un sens des données qui s’offraient et le médiateur comme un homme ou un objet capable de créer un lien moral, une modification de comportement, une convergence.

On peut imaginer le jardin comme le lieu de la médiation par excellence.

D’un point de vue purement géographique, il est cet au -dessus -du –sol qui est par nécessité un au-dessous –du-ciel et qui fait de nous un intermédiaire entre les éléments. Témoin de l’eau qu’il absorbe, à la différence des toits et des chaussées qui la convoient vers d’autres destinées, de l’ombre et de la lumière, de la course du soleil et de celle de la Lune, du jour et de la nuit. Le jardin nous parle du temps qui passe aussi bien que du temps qu’il fait. Il agit comme un puissant régulateur de  nos efforts physiques. Il est le témoin de nos corps dans l’espace.

La neurobiologie, on l’a vu dans les chapitres qui précèdent, nous dit comment il agit sur la régulation de nos humeurs, collaborant à la production de ces hormones qui participent à notre optimisme, a notre sommeil ou à nos dépressions, aidant notre système neuronal à se préserver ou à se régénérer.

D’un point de vue psychologique enfin, il est un lieu privilégié pour que s’exprime notre communication avec un monde parallèle, bien vivant et que nous y stimulions nos émotions, dont il tempère l’intensité.

Comment se représenter la combinaison de ces différentes fonctions dans la mise en œuvre de l’hortithérapie ?

Ici, ce n’est plus un colloque singulier entre le jardinier et les plantes, ni entre le thérapeute et le patient. Un colloque à trois : un trilogue.

Néanmoins, pour éviter toute cacophonie, nous préserverons une circulation linéaire de la communication lorsqu’il le faut, avec la possibilité permanente de computer, de changer de sens et d’interlocuteur selon la nécéssité.

Pour être plus clair, traçons un triangle aussi équilatéral que possible. Au sommet, la plante, le végétal, à la base, à gauche le (jardi) thérapeute, à droite le patient jardinant.

 

JARDIN

 

 

 

THÉRAPEUTE                                                                                 PATIENT

 

 

C’est dans l’échange tripolaire que prend naissance « l’effet jardin »

Mais si les arêtes du triangle constituent en quelque sorte le câblage qui nous relie et nous tient à distance, c’est dans la surface intérieure du triangle, à l’image de l’hortus gardinus, le jardin clos de murs, que cela se jardine et que cela se soigne. Les acteurs s’y rencontrent, y interagissent dans le respect de leur individualité, personne souffrante qui requiert le soin et offre le soin, plante qui a besoin du soin et offre le soin, thérapeute jardinier qui le cas échéant, convoie les messages et témoigne du mieux-être des deux autres partenaires.

La libre action de chacun génère les complémentarités, comme notre mobilité nous le permet, comme le système racinaire et aérien de la plante le lui permet, comme la sympathie du thérapeute l’encourage en rendant évidente la réciprocité.

Le « triangle magique » agit ainsi par imprégnation, en créant une médiation il médiatise, c’est à dire rend communicable, l’échange entre vivants.

Le lieu du milieu est ainsi le lieu où il se passe quelque chose, le topos(lieu) devient mesos(milieu), le biotope, lieu de vie devient lieu de biothérapie, de soin par la vie.

Cette transformation demande, pour s’opérer, un certain nombre de données de bases de règles et de rites, que l’expérience et la réflexion nous aident chaque jour à affiner.

La part du lieu, la part de l’homme, la part des plantes

 

Regarder un paysage, s’asseoir dans un jardin ou s’y promener, assurément, cela fait du bien.

Cela constitue t-il pour autant un programme d’hortithérapie ?

De même qu’une alimentation équilibrée, un sommeil régulier, la pratique d’un exercice physique sont bénéfiques à notre santé, et peuvent, le cas échéant être préconisés par notre médecin, cela ne relève pas de la prescription.

La vision d’un paysage naturel, des études le prouvent, est également bonne pour le moral, en témoigne cette confidence d’Adrienne, notre fille, enceinte de huit mois et sur le point d’accoucher de jumelles, nous  racontant comment  elle s’était sentie « physiquement bouleversée » par la vision, à la fenêtre de sa chambre d’hôpital, des arbres  courbés par le vent, d’une soudaine averse et de la beauté du soleil couchant.

On a même réussi à démontrer qu’un leurre ne faisait pas l’affaire et que rien ne remplaçait la réalité.  Une excellente vidéo sur écran plat, en temps réel n’arrivait pas à stimuler la quiétude et la joie des patients comme le faisait, même à travers une vitre, la vision d’un paysage réel

Fréquenter les jardins, avoir une belle vue, cela relève soit de l’initiative individuelle, lorsqu’on est ingambe, de celle de la nounou ou des parents quand on est bébé, et pour la vue, de la responsabilité de l’architecte ainsi que de nos moyens financiers.

Les rois et seigneurs entretenaient des parcs, que la République à ouverts au peuple, réjouissons-nous.

C’est clair, nous avons tous besoin de vert, besoin de nous régénérer en flottant dans l’espace, de sentir la pluie sur notre visage, de humer l’odeur de la terre de caresser une rose ou de laisser fondre un fruit rouge sur notre langue. Cela peut parfois prendre des aspects surprenants comme ce « bain de feuilles mortes » dans lequel les enfants du service de pédopsychiatrie de La Pitié Salpêtrière se plongent avec délice, dans la cour de l’hôpital.

L’hortithérapie ne peut se contenter de conduire les enfants ou les personnes âgées au square, même si, répétons-le cela encourage une bonne hygiène de vie.

Le problème en effet c’est de passer du moi au tu ou au vous, d’apprendre non seulement à partager tout ce bonheur mais à en transmettre les bienfaits à ceux qui, théoriquement en ont le plus besoin, mais que précisément la souffrance caparaçonne.

La maladie est un mal à dire, nous disait Jacques Lacan, sommes-nous donc si malades que nous ne sachions trouver le mot magique, le mot du partage ?

Eh bien précisément, dans l’approche qui est la notre, c’est la plante qui parle, la graine qui remet les pendules à l’heure, les fleurs qui nous racontent des histoires salaces et impudiques en nous offrant la vue de leur intimité, les arbres qui nous enseignent la sculpture, comme ils ont su inspirer l’œuvre remarquable du sculpteur Wang Keping.

Mais encore faut-il les toucher, les soigner, croiser nos vies avec les leurs, comme on le fait dans une histoire d’amour.

Mon rôle, celui de l’horithérapeute, c’est simplement d’être là, d’être médiateur ou médiatrice sur le chemin d’une médiation plus puissante, atavique, sensuelle, tendre, mais aussi équanime, économe de ses émotions.

Cette médiation, je dois la laisser agir, débarrassée du parfum trop entêtant de mon humanité. C’est lorsqu’ils m’oublient que je comprends le mieux a quoi ça sert que je sois là.

Lorsqu’ils sourient, non plus à moi, mais à eux même, lorsqu’ils laissent échapper un mot que j’entends à peine, qu’ils épellent le nom d’une fleur dont ils ont retrouvé spontanément le nom, comme si ça allait de soi, lorsqu’ils disent « c’est bon », « ça pique » « ça sent le cheval ».

Qu’importe-t-il alors que le jardin ne mesure que quelques mètres carrés. Sans doute, au large, on serait mieux, « mais après tout », remarque Anne, « cette salle de travail ou j’ai mis mes enfants au monde, combien mesurait-elle ? »

 

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