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conversations sur le vivant( extrait)

Au commencement était la mer

C’est dans ce vaste milieu humide et iodé que tout ce qui vit a pris naissance. Depuis quatre milliards d’années, les tentatives se sont succédées. D’échecs en réussites provisoires, les bactéries unicellulaires, dépourvues de noyau (procaryotes) mais bourrées d’ADN ont réussi à imposer une forme primitive de vie, qui servira de nutriment ou d’accélérateur aux formes à venir, plantes et animaux. Pas d’ancêtres. Comme les virus et les algues, ces drôles d’hybrides, dont sauront se servir les nouvelles venues, les cellules eucaryotes, c’est à dire organisées autour d’un noyau, baignant dans le cytoplasme et entouré d’une membrane juste assez forte pour être protectrice et juste assez souple pour permettre une première forme de communication. Ces cellules seront donc capables de s’entasser pour former des amas. Mais il leur reste à acquérir, au terme d’une longue expérience de survie, des qualités révolutionnaires. Le sexe rompt avec la division cellulaire, reproduisant à l’infini les mêmes organismes, et permet désormais de partager et de métisser les gènes, créant la multitude et la diversité. La biodiversité, facteur de compétition, booste l’évolution. Certains amas de cellules semblent apprendre à vivre dans les fonds océanique privés de lumière en se nourrissant d’oxyde de carbone et d’eau, alors que la majorité, plus proche de la lumière solaire, croissent et se multiplient grâce à la photosynthèse, qui associe l’énergie solaire à une molécule révolutionnaire, la chlorophylle, qui réduit le dioxyde de carbone en glucides, nourrissant ce qu’il faut appeler les plantes et fournissant au passage de l’oxygène à un milieu qui en manquait, et le colorant de vert.
De quand date la grande séparation entre les possesseurs de la précieuse molécule et ceux qui ne l’ont pas ?
Les fossiles les plus anciens, remontés du fond des mers par des accidents telluriques jusqu’aux criques d’Australie ou aux collines du Canada permettent de parler de 700 millions d’années, avec une période de latence de 200millions d’années, au cours de laquelle on verra apparaître des organismes dépourvus de chlorophylle et de ce qui marquera de manière définitive la différence : la mobilité.
Du Charnia, si semblable dans sa belle harmonie à une plante d’appartement, et pourtant considéré comme animal, au Dickinsonia tout rond qui semble se déplacer sur des pieds tubulaires pour en arriver au spriggina longiforme qui déjà rampe sur les fonds océans, engouffrant dans sa trompe les nutriments nécessaire à sa survie, la mer est désormais lieu de coexistence.
D’autres organes, magiquement symétriques, viendront compléter la capacité de sentir, d’observer, de percevoir et de digérer.
Abandonnées par la mer, forçant leur nature première, les deux branches Eucaryotes, qu’on nommera désormais les plantes et les animaux coloniseront la terre ferme, chacune à sa manière, chacune avec ses atouts et ses faiblesses, mais en affirmant une véritable complémentarité, qui confine pour les eucaryotes animaux à de la dépendance.
En effet si les plantes, sans acquérir la mobilité, se répandent au gré des vents, des ruissellements et bientôt des digestions animales, elles au moins ne dépendent que d’elles même pour assurer leur subsistance. De la lumière et de l’eau, des capteurs de plus en plus développés, les feuilles, un système racinaire sophistiqué, qui apporte les complément minéraux à la croissance de murs ligneux capables de s’élever à plusieurs dizaines de mètres du sol, des alliances symbiotiques avec ces êtres inclassables, les champignons, qui semblent poursuivre leurs propres aventures génétiques. Mais en revanche l’acceptation d’un destin altruiste : servir d’alimentation (botané ) à ces êtres de plus en plus volumineux, les herbivores, qui eux même serviront de proies à de redoutables prédateurs carnivores.
Et l’homme ? Il a pris son temps, quelques millions d’années pour apprendre à se tenir en équilibre et à progresser sur ses pattes arrière, à saisir un fruit ou une branche dans sa main, à caresser sa compagne. Car la aussi le sexe, en se sophistiquant conduit à un certain partage des tâches, chasse ou cueillette, ponctuées par les grossesses. Mais ce qui demeure chez les Sapiens ou les Neandertal, du dernier million d’années avant notre ère, c’est cette connivence plus ou moins obligée avec les végétaux. Nourriture, abris, puis médicaments, plantes psychotropes qui permettent de communiquer avec les dieux, jusqu’à cette reconnaissance du propre fils du Dieu unique, à travers la consécration  du  pain  et de la vigne« mangez en car cela est mon corps ». Les plantes s’identifient et s’imbriquent à toutes les communautés humaines. Elles sont conviées à toutes les fêtes, on les associe à tous les rites de fécondité, elles symbolisent l’amour et la paix, rarement la guerre, l’art des architectes et des peintres s’inspirent de leurs modèles, avant que la science ne s’intéresse à leur reproduction et à leur croissance. Une science qui encourage parfois l’ubris, ce péché d’arrogance qui nous enivre de puissance et nous fait croire que nous pouvons tout. Mais une science également qui nous dit de façon indubitable que nos origines sont communes et nos destins liés.
Au terme actuel de cette coopération, on peut se demander si l’aide que les plantes ont accordé aux humains n’a pas quelque chose de suicidaire ?
Dévaster les forêts, empoisonner les terres et les eaux jusqu’à les rendre stériles, manipuler les génomes pour produire plus en espérant travailler moins, menacer finalement cette diversité biologique qui est à l’origine même de nos progrès, la répons humaine peut paraître ingrate, décevante.
Les plantes ne parlent pas. Cela ne signifie pas qu’elles n’aient rien à dire. Elles nous tendent un miroir, elles sont les gardiennes de notre mémoire. Elles ont la force tranquille de toutes les non violences.
Francis Hallé attribue au seigneur Bouddha cette déclaration
« La foret, disait il, est un organisme d’une gentillesse et d’une générosité sans limites, qui ne demande rien pour sa propre subsistance mais qui nous offre tout ce que la vie lui permet de produire. Elle étend sa protection à tous les êtres vivants, allant même jusqu’à offrir son ombre au bûcheron qui la détruit »
A nous de décider si la poursuite du dialogue nous intéresse, si nous voulons renouveler, dans les termes de temps qui changent, l’alliance qui nous a permis de naître et de prospérer.

Les plantes et nous, quoi de commun ?

Oserions nous affirmer que nous possédons en nous, tapie dans le tréfonds de nos cellules, une mémoire de ces millions d’années passés ensemble, dans l’indifférenciation de la vie. Pouvons nous ressentir la mémoire de ce que nous affirment savants et botanistes sur notre commune origine .Une sorte d’anamnèse radicale ? Lorsque nous la tentons, elle n’a rien d’effrayant, mais au contraire nous enseigne et nous rassure. Toucher la terre, caresser les plantes, c’est être pleinement, largement nous mêmes. C’est retrouver la possession du monde en acceptant de se laisser posséder par lui.
Le jardin est le musée vivant de notre histoire, il nous dit qui nous fûmes et partant qui nous sommes.
Pour ceux qui croient au mythe d’une création divine, peut on imaginer un Dieu qui aurait privé l’homme de sa mémoire ? Son souffle créateur ne serait-il plus perceptible par les robots super humains que nous sommes devenus ? Que célèbre-t-on dans ces forets de pierre que sont les cathédrales ?
Le souffle cosmique, ce grand silence écho de Dieu , n’a rien d’angoissant, répétons le. Il suffit de se blottir sur le sein de la terre pour être délivré de toute inquiétude.
Cette tiédeur, cette humidité, toute cette promesse généreuse, comment ne pas y céder.
Cette anamnèse radicale, à laquelle nous convie parfois les thérapeutes, le jardinier pourrait en être le passeur. L’expérience vaut la peine d’être tentée.
La seule peur qui demeure ne nait pas d’elle mais de nous.
Enfants indignes et violents qui maltraitent leurs propres racines, empoisonnent leur corps terrestre. Et se montrent incapables d’accueillir leurs frères et sœurs lorsque le gros temps ou la sécheresse les affame.
Nous jardinons le monde de façon égoïste, préférant la jachère au partage.
Le temps est peut-être venu d’écouter les jardiniers moralistes, comme Gilles Clement, lorsqu’il nous parle du jardin de résistance.( voir texte en annexe)

Garder l’alliance, c’est d’abord être conscient de ce que nous avons en commun.
L’origine ne suffit pas. En réalité nous avons oublié la richesse de ce qui nous rapproche, au profit exclusif de ce que l’exploitation des végétaux nous a habitué a considérer comme « utile » chez les plantes.
Les liens plus complexes, les similitudes, apparaissent au fur et à mesure que nous revenons à une connaissance à la fois plus fine mais aussi plus globale, du monde végétal.
Goethe ,que nous évoquons plus haut, les grands naturalistes du XVIIIème et du XIX ème siècle, Buffon, Linné puis Lamark et enfin Darwin, qui ne figurent plus vraiment dans les programmes scolaires, nous ont mis en garde contre une méthode qui, bien que ce soit celle qu’ils ont souvent employé, nous conduirait à tuer le vivant pour mieux l’étudier.
Le papillon mort ne nous apprend pas tout sur la vie des papillons.
Sans doute l’observateur scientifique passe-t-il à coté de quelque chose d’essentiel lorsqu’il étudie le vivant hors du vivant, de ses interactions, toutes espèces confondues
D’ou l’interêt de l’étude in situ, non ou peu dommageable à l’évolution naturelle des espèces, comme celle que Francis Hallé a initiée avec le radeau des cimes en 1987.
Il existe aujourd’hui de nombreux laboratoires dans le monde ou cette vitalité végétale fait l’objet d’études poussées, dépourvues des excès anthropocentristes ou productivistes, mais qui n’empêchent pas, bien au contraire, de comparer nos évolutions croisées.

 

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